Une erreur de traduction profitable

Ken Tapping, le 1er octobre 2014

Dans le ciel cette semaine…

  • Jupiter se lève aux premières heures du jour.
  • Saturne et Mars apparaissent ensemble au ras de l’horizon au crépuscule, Saturne trônant maintenant à droite.
  • Saturne et Mars apparaissent à proximité l'une de l'autre au ras de l'horizon au crépuscule.
  • La Lune entrera dans son premier quartier le 1er octobre.

Malgré ce que pourraient parfois laisser croire les ouvrages scientifiques, la science avance rarement de manière graduelle ou selon une progression logique. Elle aboutit à des impasses et fait des bonds à la suite de découvertes ou d’observations fortuites. Mais aussi capricieux que soit son cheminement, la science ne peut progresser sans rigueur ni travail. Pour illustrer cette démarche, voici un exemple amusant où des observations de mauvaise qualité et une traduction incorrecte de l’italien à l’anglais ont eu des résultats heureux.

Vers la fin du 19e siècle, Percival Lowell, un riche scientifique amateur américain, a eu vent d’observations intéressantes effectuées par l’astronome italien Giovanni Schiaparelli à l’observatoire de Milan. Schiaparelli avait vu des formations linéaires à la surface de la planète Mars, qu’il a qualifiées de rigoles, soit « canali » en italien. Il décrivait ainsi des rainures dans le sol, comme on en voit sur la Lune, et qui sont d’origine naturelle. Lowell et d’autres se sont fourvoyés sur le sens du mot « canali », qu’ils ont confondu avec « canal », une tout autre réalité puisqu’il s’agit là d’un ouvrage réalisé par l’homme. Cette méprise a fait naître l’idée que ces structures étaient l’œuvre de Martiens intelligents et servaient à gérer l’eau, ressource rare sur une planète désertique agonisante. Cette découverte a engendré une abondante littérature de science-fiction, dont les œuvres d’Edgar Rice Burroughs et de H.G. Wells sont probablement les mieux connues. Si les Martiens pouvaient construire des ouvrages techniques aussi vastes, ils possédaient assurément des télescopes. Ils pouvaient donc voir notre planète bleue et verte et, envieux de nos ressources et de notre climat, tenter une invasion. Il existe probablement plus de romans et de films de science-fiction et de fantastique sur Mars que sur toutes les autres planètes réunies du système solaire. Dans un tel contexte, on peut comprendre que Lowell ait développé un intérêt profond et durable pour la planète rouge. Il a donc fait construire un observatoire consacré exclusivement à l’observation de Mars sur un site en altitude, près de la ville de Flagstaff, en Arizona, où la voûte est très sombre et dégagée. Il a passé de nombreuses années à cartographier la surface de la planète, reportant avec précision l’enchevêtrement des « canaux » dans lesquels il voyait des ouvrages à vocation agricole servant à transporter l’eau depuis les pôles. Cette conception s’appuyait sur les mouvements de contraction et d’expansion des calottes polaires observés au gré des saisons.

Certains astronomes, dont de nombreux amateurs, étaient sceptiques. Ils avaient en effet constaté que lorsque les conditions atmosphériques étaient plus ou moins stables, les canaux apparaissaient et disparaissent rapidement. En revanche, ils étaient invisibles lorsque les conditions étaient excellentes. Ils ont donc procédé à des expériences avec des disques de carton sur lesquels des lignes et des taches étaient dessinées aléatoirement. À travers la lentille d’un télescope parfaitement réglé, les utilisateurs voyaient les motifs, mais lorsque la mise au point était moins précise, des canaux réunissant les taches apparaissaient, pareils à des ouvrages agricoles.

Cette vision romantique de Martiens veillant avec soin sur les rares ressources de leur planète était tellement attrayante qu’elle a subsisté jusque dans les années 1960. Un vaisseau spatial américain qui croisait alors la planète a en effet transmis des images de déserts immenses, de montagnes, de cratères et de canyons profonds, mais aucune trace de canaux, d’agriculture ou de Martiens.

Dans quelle mesure l’image romantique que nous avions de Mars a-t-elle contribué à en faire un objet d’étude aussi important ainsi que la destination de plusieurs sondes, atterrisseurs et explorateurs et a-t-elle alimenté les discussions sur d’éventuelles missions habitées vers cette planète? La réponse est qu’elle a probablement eu une forte influence. Et le télescope érigé par Lowell a mené directement à un progrès en astronomie : c’est grâce à lui que Clyde Tombaugh a découvert Pluton.

Ken Tapping est astronome à l'Observatoire de radio-astrophysique du Conseil national de recherches du Canada, à Penticton (C.-B.) V2A 6J9.

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