La ménagerie cosmique

Ken Tapping, 6 novembre 2013

Dans le ciel, cette semaine…

  • Vénus brille de tous ses feux, bas à l'horizon au sud-ouest après le coucher du Soleil.
  • Jupiter se lève vers 21 h et Mars se hisse au-dessus de l'horizon à l'est entre 1 h et 2 h du matin.
  • La Lune sera dans son premier quartier le 9 novembre.

Nous avions décidé de tenir notre expérience à quelques centaines de mètres d'un chemin forestier, près de rivière Barron dans le parc provincial Algonquin, en Ontario. Nous avons enroulé un long fil entre les arbres, dont les extrémités étaient branchées à de l'équipement installé dans notre automobile. Cet équipement se composait d'un amplificateur très sensible, semblable à celui de votre chaîne audio, et d'un enregistreur, tous alimentés par piles. Nous avions soigneusement choisi l'endroit qui se trouvait à bonne distance de toute ligne électrique, puisqu'il fallait éviter que les sons que nous désirions enregistrer disparaissent dans le bourdonnement cacophonique produit par les lignes haute tension. Une fois tout fin prêts, nous nous sommes mis à l'affût des sons que nous voulions capter.

À l'époque de la Première Guerre mondiale, les soldats dans les tranchées meurtrières avaient érigé des réseaux téléphoniques complexes pour coordonner et planifier leurs manœuvres. Quelqu'un finit par découvrir qu'en faisant courir au sol, plus ou moins parallèlement à la ligne de communication ennemie, un fil branché à un amplificateur, on pouvait intercepter ce qui se disait sur l'autre réseau.

En plus des bribes de conversations téléphoniques, on entendait parfois d'étranges sifflements aigus qui s'évanouissaient dans un decrescendo. Comme ces bruits ressemblaient aux sifflements des obus, on n'y portait guère attention jusqu'à ce qu'on finisse par comprendre qu'il s'agissait d'un tout autre phénomène : les sifflements provenaient du champ magnétique terrestre.

Ces interférences électromagnétiques, que l'on appelle « siffleurs », se produisent lorsque la foudre fait vibrer le champ magnétique terrestre comme une harpe, habituellement dans l'autre hémisphère. Comme les hautes fréquences se déplacent plus rapidement sur les lignes du champ magnétique que les basses fréquences, on entend alors un sifflement. Après s'être propagée sur des milliers de kilomètres le long du champ magnétique terrestre jusque dans l'espace pour pénétrer de nouveau dans l'atmosphère dans l'autre hémisphère, la vibration produit un bruit étrange, comme celui d'un objet en chute libre. Au fil des observations, on a découvert d'autres ondes semblables, comme le son modulé qu'engendre la friction du vent solaire à la surface du champ magnétique terrestre, semblable au chant des baleines à bosse ou au bruit produit en frottant le rebord d'un verre fin. On entend également toutes sortes de sifflements et de cliquetis, de même qu'un bruit qui ressemble au concert d'une nuée d'oiseaux d'un autre monde à l'aube. Les scientifiques étudient ces ondes depuis de nombreuses années et s'en servent pour explorer la partie de l'espace qui est difficile d'accès autour du globe terrestre.

Les ondes en question ont tendance à se produire dans tout champ magnétique lorsque des particules s'y accrochent et sont « perturbées » de quelque manière. Les engins spatiaux qui ont navigué près de Jupiter et Saturne ont détecté des siffleurs et d'autres ondes dans leurs champs magnétiques. Ces ondes sont également présentes dans le champ magnétique du Soleil et probablement dans celui de la Voie lactée. On peut penser que le champ magnétique des trous noirs et des étoiles à neutrons produit des ondes particulièrement intéressantes.

Revenons toutefois à nos moutons. Pour maximiser les artéfacts captés par notre équipement, il fallait ausculter le plus grand faisceau de champs magnétiques possible. Nous avons donc choisi un emplacement où le champ magnétique était concentré et plongeait dans le sol à angle droit. Nous avons ensuite créé un enroulement de fil le plus grand possible, soit d'une quinzaine de mètres de diamètre. Toutes les ondes descendant le long du champ magnétique terrestre à l'intérieur de cet enroulement produisaient des impulsions électriques que nous avons amplifiées et enregistrées.

Je n'oublierai jamais cette nuit. La silhouette sombre des arbres se détachait sur la voûte constellée d'étoiles. À l'extérieur de l'auto, tout était paisible, mais à l'intérieur résonnait le concert fantasmagorique produit par les perturbations électromagnétiques. C'était comme être dans un zoo cosmique à l'heure où l'on nourrit les bêtes. L'étude de ces sons est tout aussi captivante.

Ken Tapping est astronome à l'Observatoire de radio-astrophysique du Conseil national de recherches, à Penticton (C.-B.), V2A 6J9.

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