Un ciel d’encre

Ken Tapping, le 28 août 2013

Dans le ciel cette semaine…

  • Cherchez Vénus et Saturne bas dans le ciel à l’ouest après le coucher du soleil.
  • Jupiter se lève vers 2 heures, et Mars une heure plus tard.
  • Dernier quartier de la lune le 28 août.

Si vous vous êtes déjà aventuré en pleine nature, loin des lumières de la ville, vous vous rappelez sûrement le ciel au-dessus de votre tête : un amas d’étoiles tellement dense qu’il en devenait difficile de retrouver les constellations familières, où les satellites artificiels striaient la voûte à intervalles réguliers et où la Voie lactée s’étalait dans toute sa splendeur. Une fois vos yeux adaptés à la noirceur, le ciel paraissait gris foncé plutôt que noir, et les images avaient une texture granuleuse indiquant que votre vision était à la limite de sa sensibilité, ce qui n’arrive pas souvent. Exception faite des satellites artificiels, le ciel était identique à celui des siècles passés. C’est sans doute pour mettre un peu d’ordre dans cette profusion d’étoiles que nos ancêtres ont organisé les astres en constellations et inventé toute une mythologie. Pratiquement toutes les civilisations d’ailleurs ont fait cela.

Malheureusement, l’expérience quasi mystique que procure la contemplation d’un ciel cristallin d’un noir d’encre est de plus en plus difficile à vivre. Et c’est de notre faute. L’éclairage urbain actuel est un énorme gaspillage d’énergie, car une partie de la lumière produite à profusion se perd dans le ciel, où elle ne sert strictement à rien. Elle donne aux images de la Terre vue de l’espace une triste beauté. La lumière réfléchie crée des halos qui illuminent la poussière en suspension dans l’atmosphère et estompent toutes les étoiles, sauf les plus brillantes. Heureusement, les villes de l’hémisphère occidental prennent de plus en plus conscience du problème. Elles prônent une utilisation intelligente de l’éclairage, non seulement par souci d’économie, mais aussi pour profiter du ciel. Mais malgré tous les efforts déployés, il ne sera jamais possible de retrouver l’obscurité qui existe loin des rues éclairées.

Les astronomes contournent ce problème en plaçant leurs instruments d’observation dans des lieux éloignés ou au sommet de montagnes, où les nuages servent d’écrans à la pollution lumineuse. Les astronomes amateurs et ceux qui veulent simplement contempler le ciel n’ont malheureusement pas ce luxe. Les plus déterminés font des kilomètres pour s’éloigner de la ville et de l’étalement urbain, mais un grand nombre d’amateurs ne peuvent se le permettre en raison de leurs obligations familiales ou professionnelles. Une option plus facile d’accès s’avère nécessaire.

La solution adoptée par le Canada et d’autres pays consiste à mettre en place des « réserves de ciel étoilé ». Ces initiatives visent à rendre accessibles des endroits où le ciel est vraiment vierge, situés à une proximité raisonnable des communautés qui peuvent en profiter, et à imposer une réglementation pour empêcher leur contamination par l’étalement de l’éclairage urbain. Fondamentalement, il s’agit de trouver des lieux bien situés jouissant d’une grande obscurité et de mettre en œuvre des moyens pour les protéger.

Dans de nombreux pays, la forte densité de population rend impossible la création de telles réserves. En Grande-Bretagne, par exemple, il existe aujourd’hui très peu d’endroits totalement à l’abri de la pollution lumineuse. Le Canada est nettement avantagé, car il occupe une énorme superficie, mais est peu densément peuplé. Même si la population est concentrée le long de la frontière avec les États-Unis, il est encore possible de trouver des endroits assez proches où le ciel peut être préservé. Il existe ainsi des réserves de ciel étoilé un peu partout au pays, même dans des régions à grande concentration de population comme près de Toronto, en Ontario. Loin des grands centres, il est plus facile d’établir de vastes réserves. L’une des plus spectaculaires est le Parc national Wood Buffalo, qui s’étend du nord de l’Alberta jusque dans les Territoires du Nord-Ouest. Déclaré « réserve de ciel étoilé » le 2 août dernier, ce parc, dont la superficie dépasse celle de la Suisse, est la deuxième réserve mondiale de ciel étoilé après le Groenland.

Pour un grand nombre d’entre nous toutefois, les séances d’observation se limitent au jardin derrière la maison ou à des lieux situés à quelques kilomètres. Les progrès technologiques et les contraintes économiques devraient toutefois mener à une concentration de la lumière artificielle là où elle est utile, et non dans toutes les directions.

Si vous êtes une des rares personnes à ne pas avoir encore tenté l’expérience, rien n’égale le fait de s’allonger dans un sac de couchage en plein air pour contempler le ciel par une nuit d’un noir absolu – lorsque les moustiques le permettent, bien sûr!

Ken Tapping est astronome à l’Observatoire de radio-astrophysique du Conseil national de recherches du Canada, à Penticton (C.-B.) V2A 6J9.

Tél. : 250-497-2300
Téléc. : 250-497-2355
Courriel : ken.tapping@nrc-cnrc.gc.ca

Date de modification :