Vélos impossibles

Ken Tapping, le 23 janvier 2013

Dans le ciel, cette semaine…

  • Vénus rase l’horizon à l’est peu avant l’aube. Mars le frôle également, mais au sud-ouest, dans les feux du crépuscule.
  • Jupiter brille au sud durant la nuit. Saturne apparaît vers 2 h.
  • La Lune sera pleine le 26 janvier.

Dans un des tiroirs de mon classeur dort un certificat attestant que j’ai roulé sur un des impossibles vélos de John Galt. Il m’a été remis lors d’un colloque qui s’est déroulé à l’OFR, il y a quelques années. Une des activités organisées pour l’occasion consistait en un barbecue, une visite de l’observatoire et le défi de cette fort étrange collection de bicyclettes. Une d’elles exigeait du conducteur qu’il pédale par en arrière; sur une autre, chaque pédale était reliée à un dérailleur de taille différente, si bien que les pieds ne tournaient pas à la même vitesse; une troisième avait pour roue avant une simple roulette, de sorte que les poignées du guidon n’avaient d’autre utilité que servir d’endroit où poser les mains; enfin, la direction était inversée sur la dernière. Une véritable horreur. Scientifique, ingénieur et inventeur hors du commun, John Galt était aussi un sacré farceur. Et l’un des plus brillants radioastronomes qu’ait connu le Canada, une personnalité unique à l’OFR. J’ai le regret de dire qu’il nous a quittés le lendemain de Noël.

En 1967, un groupe de scientifiques canadiens parmi lesquels figurait John Galt fit du Canada le premier pays à illustrer avec brio la technique de radioastronomie qu’est l’interférométrie à très grande base. Deux radiotélescopes, le premier dans le parc Algonquin, en Ontario, et le second ici même, à l’OFR, recueillirent chacun de leur côté des données qu’on combina ensuite comme si elles venaient d’une seule et même antenne ayant pour diamètre la distance séparant les deux télescopes. Cette prouesse exigeait des horloges très précises, un système spécial pour l’enregistrement des données et une installation non moins particulière pour traiter ces dernières. Le but principal du projet était de mettre au point un instrument capable de restituer une image des quasars, objets très lointains qui émettent une formidable quantité d’ondes radio.

Quelques années plus tard, on conçut une expérience faisant appel à cette technique pour recueillir des détails encore plus précis, ce qui signifiait qu’il fallait écarter les antennes davantage. En l’occurrence, de chaque côté de l’Atlantique. Le radiotélescope du parc Algonquin fut utilisé de concert avec celui exploité par le Science Research Council du R.-U., à Chilbolton, dans le sud-ouest de l’Angleterre. À l’époque, j’étais l’un des plus jeunes membres de l’équipe britannique et j’ai eu la chance de rencontrer John pour la première fois, celui-ci faisant partie du groupe canadien dépêché à Chilbolton et apportant l’équipement exotique et l’expertise requise pour mener à bien le projet. Cette réussite canadienne mérita à John Galt et à ses collègues la médaille Rumford. Le projet conjoint servit aussi à nouer les relations qui, un jour, me feraient traverser l’Atlantique et m’amèneraient éventuellement à l’OFR. On semblait s’amuser beaucoup plus de ce côté-ci de la mare.

John faisait partie d’une génération d’astronomes en voie de disparition. Il était à la fois scientifique, ingénieur, technicien, programmeur et tout ce qu’il fallait d’autre pour que ses projets aboutissent. Quand un joint étanche à l’huile sur le télescope de 26 m de l’OFR nécessitait qu’on s’y attarde, vous l’auriez certainement trouvé en train de le réparer, juché à 25 m dans les airs, au-dessus de la dalle de béton. John et moi avons covoituré un certain temps et ses conversations étaient fascinantes. Un jour, il nous arriva avec une jambe dans le plâtre, victime d’un de ses impossibles vélos.

Ken Tapping est astronome à l’Observatoire de radio-astrophysique à Penticton (C.-B.), V2A 6J9.

Téléphone : 250-497-2300
Télécopieur : 250-497-2355
Courriel : ken.tapping@nrc-cnrc.gc.ca

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