Sans doute avez-vous déjà entendu dire que la partie visible d'un iceberg flottant sur l'océan ne correspond qu'à 10 % de sa masse. C'est exact et les 90 % restants intéressent considérablement ceux qui exploitent les plateformes extracôtières comme celles des gisements pétrolifères Hibernia et Terra Nova, au Canada, car un iceberg en balade pose de sérieux risques.
|
| Ralf Bachmayer s'est rendu jusqu'au glacier Jakobshavn, au Groenland, pour tester un glisseur automatisé sous un iceberg. |
Les logiciels prédisent la dérive d'un iceberg suffisamment à l'avance pour qu'un remorqueur l'entraîne où il ne posera plus aucun danger. Cependant, ces logiciels ont besoin de données pour restituer des prévisions précises. Ils doivent notamment connaître la forme de l'iceberg sous l'eau. Or, un tel « profilage » sous-marin coûte cher avec l'équipement installé à bord des navires. Ralf Bachmayer, de l'Institut des technologies océaniques du CNRC, a donc imaginé une façon plus économique de le faire en recourant à un sous-marin miniature baptisé « glisseur Slocum ».
« Il existe des appareils beaucoup plus sophistiqués qu'un glisseur, explique-t-il, mais il faut souvent les lancer d'un bateau, ce qui coûte jusqu'à 20 000 $ par jour. Si la température le permet, on peut lâcher le glisseur d'un Zodiac. » Le mince appareil porte des instruments capables de dessiner la partie immergée de l'iceberg et de recueillir des données sur les courants environnants. « Les scientifiques utilisent ces deux pièces du casse-tête pour déterminer où ira l'iceberg », poursuit le chercheur.
En juin dernier, M. Bachmayer a effectué une expérience inédite dans les eaux encombrées de glace voisines du glacier Jakobshavn, au Groenland : il a envoyé un glisseur automatique sous un iceberg pour en cartographier la forme. L'essai s'inscrivait dans un projet international visant à étudier la fonte du glacier Jakobshavn (lire Élévation du niveau des océans : un glacier révélateur.).
|
| À la recherche de l'iceberg idéal pour un essai sous-marin. |
En chemin vers l'établissement groenlandais d'Ilulissat, M. Bachmayer a découvert pour la première fois l'énorme glacier. « C'était incroyable. On aurait dit les Alpes mais en glace », se rappelle-t-il. Une embarcation pour touristes locale l'a conduit avec plusieurs de ses collègues dans les eaux à l'entrée du fjord Ilulissat, où des centaines d'icebergs détachés du glacier flottent dans un silence sépulcral. « Il n'y a pas de vagues entre ces masses de glace, reprend le scientifique. Il y règne un silence de mort. Puis on croit entendre des coups de feu, mais ce n'est que la glace qui craque. »
|
| Le « profilage » d'un iceberg suppose l'envoi d'un véhicule doté de capteurs sous la masse de glace pour en cartographier la partie immergée. |
Tandis que le navire se glissait entre les glaçons de la taille d'un gratte-ciel, M. Bachmayer cherchait quelque chose de précis : un iceberg dégagé par des centaines de mètres d'espace où le glisseur pourrait plonger et refaire surface en toute sécurité, sans risquer d'être abîmé par les brash ou glaces flottantes, au déplacement très rapide. Les chercheurs ont fini par dénicher un endroit convenable près d'un iceberg de dimensions moyennes et le glisseur a pu entamé sa descente. « À partir de là, impossible de communiquer avec lui », explique M. Bachmayer.
D'après ses calculs, l'appareil devait refaire surface au bout de 25 ou 30 minutes. Trente-cinq minutes plus tard, il n'avait toujours pas reparu. « Je faisais les cent pas sur le pont en me demandant " Comment vais-je expliquer ça? " », raconte-t-il. Le glisseur était programmé pour envoyer un signal à un téléavertisseur dès qu'il émergerait. « Mes oreilles n'attendaient que la stridulation du téléavertisseur », dit-il. Quand ce dernier a fini par sonner, les autres membres de l'équipe « se sont moqués de moi en affirmant qu'ils m'avaient entendu pousser un long soupir de soulagement ».
|
| Récupération du glisseur après l'essai. |
Les données ont révélé que le glisseur s'était retrouvé brièvement coincé sous l'iceberg – information qui aidera M. Bachmayer à modifier la manière dont l'appareil navigue sous la glace. « La principale difficulté est d'évaluer comment les courants affecteront le glisseur, car l'eau se déplace selon des schémas très complexes autour des icebergs », reprend-il. Un autre défi consistera à établir l'emplacement du glisseur lorsqu'il est dans l'eau, car l'eau de mer capte les ondes du GPS installé à bord. « Nous devrons trouver comment assurer la navigation du glisseur quand il est sous l'eau. Une source de sons à basse fréquence, par exemple. »
L'essai terminé, M. Bachmayer commence déjà à exploiter ce qu'il a appris. Le glisseur était équipé d'un sonar spécial pour profiler la glace. On pourrait l'utiliser non seulement pour tracer le contour des icebergs, mais aussi dans de futures études sur la fonte des glaciers et l'amincissement de la banquise, comme au Groenland et dans l'Antarctique, où les recherches exigent parfois le recours à un brise-glace dont le coût peut aller jusqu'à 50 000 $ par jour.
« Nous avons montré qu'on peut lancer un glisseur dans un tel milieu et nous connaissons maintenant les difficultés que cela entraîne, conclut le chercheur. Nous pourrons donc réduire le coût des expériences entreprises par ceux qui effectuent des recherches analogues. »